Nouvelles et autres textes

Découvrez mon texte « Inconscience collective » paru dans le Magazine d’Amnesty International Suisse en mars 2017:

Inconscience_collective

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Une nouvelle « nouvelle » écrite dans le cadre du concours des éditions Encre Fraîche avec le thème « un soir de pluie », qui n’a malheureusement pas été retenue, mais que vous pouvez du coup, découvrir ici en exclusivité.

Bonne lecture!

Et revoilà la pluie…

Et revoilà la pluie…

Mardi soir, il était près de minuit. Cela faisait déjà au moins une heure que je roulais sans but dans la ville. J’aimais conduire de manière générale, mais encore plus la nuit quand je n’arrivais pas à m’endormir. Dans l’habitacle, je me sentais à l’abri, comme dans un cocon, et en même temps, j’étais à l’extérieur et ne me trouvais pas enfermé avec ma solitude entre les quatre murs de mon petit appartement citadin. Cette habitude un peu étrange devait venir de ma petite enfance. Ma mère, seule, – je n’avais jamais connu mon père – faisait des tours en voiture dans le quartier quand je hurlais à la mort à la tombée de la nuit et cela finissait toujours par me calmer et me rassurer. Elle retournait ensuite à la maison et me mettait au lit.
La pluie s’abattait sur la ville depuis plusieurs jours déjà. Des trombes d’eau fondaient sur les toits, les trottoirs, les têtes des promeneurs et rendaient la cité impénétrable. Les essuie-glaces dansaient devant mon regard en effectuant un ballet bien huilé, si bien qu’après quelques minutes seulement, mes yeux s’étaient habitués aux gouttes restantes qui se formaient inlassablement sur le parebrise. Les rues étaient presque désertes.
J’apercevais, çà et là, sur le bord de la route des parapluies qui avançaient comme portés par des mains invisibles. Ce que j’aimais avant tout était d’observer les lumières des phares et des enseignes qui défilaient, enveloppé par la musique de mon autoradio. Annie Lennox entonnait « Here Comes The Rain Again » qui berçait mon esprit et ma mélancolie. Ma mère l’écoutait toujours en conduisant quand j’étais enfant, sa chanson préférée d’Eurythmics et l’unique cassette qu’elle possédait. Je regardai mes mains sur le volant. Elles étaient bien là, propres, à leur place. Ma main droite se désolidarisa de l’objet pour changer la vitesse alors que j’approchais d’un feu rouge. Mes doigts brulaient. Je passais au point mort d’un mouvement rapide. Patience. Les minutes s’éternisaient, mes jambes se mirent à trembler et mes pieds s’agitaient simultanément sur les pédales de l’embrayage, les gaz et le frein. Démarrage en trombe. Mes pneus auraient crissé s’il n’avait pas plu, ils patinèrent un peu à la place, faisant gicler de l’eau tout autour de mon véhicule. J’aurais aspergé avec bonheur les passants, s’il y en avait eu. J’aurais ri à gorge déployée en voyant leurs visages décomposés, leurs cheveux défaits et leurs mines déconfites, surtout les femmes, dont le maquillage coulerait partout, laissant de laides traces noires, les transformant en clowns tristes et hideux.

Cette image me rendit le sourire et me redonna de l’énergie. Elles le méritaient, les salopes. Elles l’avaient bien cherché, toutes autant qu’elles étaient. C’était leur vrai visage, sans artifices et sans dissimulation. Plus de mensonges, plus de trahison, ces femmes étaient à nu, sous la lumière du jour. Grâce à la pluie, les masques tombaient. L’eau purifiait tout. La haine me quitta aussi soudainement qu’elle était apparue. L’aiguille du cadran du tachymètre flirta avec les 80 Km/heures. Je me ressaisis d’un coup, freinant violemment dans la ligne droite, heureusement qu’il ne s’agissait pas d’un virage. Je me serai éclaté contre la devanture du bar à tapas qui se trouvait en face ou pire contre un imprudent se jetant sous mes roues. Pas de bol, pour lui. De son destin, à lui, cet inconnu, je m’en contrefoutais. C’était bien cela, elle était revenue, cette rancœur sourde, puis elle avait à nouveau disparu, anesthésiée par le reflet de mes phares sur la route mouillée.

Je m’engageais dans la zone industrielle de la ville. D’ordinaire, je ne passais jamais par là. Je n’appréciais pas trop ce quartier. La nuit tombée, il n’y avait rien à voir. Des bâtiments industriels rectangulaires et gris, plongés dans l’obscurité, des artères sinistres. Des discothèques et une salle de concerts s’étaient également installées dans le coin. Un soir de semaine, l’activité des noctambules était réduite à néant dans une petite ville de province. Arrghh, mon cerveau fonctionnait à 10’000 kilomètres à l’heure. Ne pas penser, surtout ne pas penser. La poisse ! La musique s’était tue. Quel ennui ! Je n’arrivais pas à me calmer. Les remèdes de mon enfance ne semblaient plus aussi efficaces aujourd’hui. Le ronronnement régulier du moteur ne parvenait pas à m’apaiser. Mes pensées et mon attention s’attardaient à présent sur mes mains, moites. Je ne regardais plus vraiment la route, focalisant sur ces mains ridées et humides, dont j’avais honte. Je levais les yeux et regardais à nouveau à travers le parebrise : une succession de bâtiments vides, réguliers et sombres.

Maria
Les néons d’une station-service surgie de nulle part m’éblouirent et me firent ralentir encore une fois contre mon gré.
Au bord de la route, malgré la pluie battante, des silhouettes se détachaient dans la nuit. Talons hauts, jupes courtes, bas résilles, elles se tenaient là, vulnérables, abritées sous des parapluies de fortune ou sous les porches métalliques des entreprises. Ces dernières étaient désavantagées par rapport aux autres, car souvent le potentiel client, au volant de sa voiture, ne prenait pas le temps d’attendre qu’elles s’approchent et accostaient celles, plus courageuses, qui affrontaient les conditions météos sur le trottoir. Pressés, souhaitant être les plus discrets possible, l’affaire était conclue en moins de deux minutes. La portière du passager s’ouvrait, une fille embarquait et la voiture redémarrait. En voyant ces ombres féminines – pas toutes, il y avait aussi des hommes -, je sentis le désir m’envahir et la haine renaitre. Mais oui, nous étions dans le quartier chaud. L’endroit parfait pour essayer de reprendre pied et pour évacuer les tensions et les frustrations. Il fallait que je puisse me sentir puissant à nouveau. Obnubilé par mon excitation et par mon besoin obsessionnel de la faire taire, j’avais oublié que cette solution existait. Qu’ici, je pourrais facilement tirer un coup et ainsi me venger. La vengeance me tranquilliserait certainement. Mais était-ce encore bien utile maintenant ? Je chassai rapidement cette pensée et comme pour appuyer ma décision d’un geste réel, j’appuyais d’un revers de main sur la manette du clignotant, balayant ainsi toute sorte de retenue. Je me rapprochai lentement du trottoir, par peur d’éclabousser les ombres qui s’y trouvaient. Ensuite, j’ouvris la fenêtre rapidement. Une silhouette très mince, emballée dans une robe en latex rouge, très courte, qui lui enserrait la taille et faisait ressortir ses seins, affublée d’un parapluie aux motifs de peau de léopard, s’avança vers moi d’une démarche décidée, malgré ses talons de vingt centimètres de haut. Je ne distinguais pas son visage, dissimulé sous les arceaux. Je ne savais donc pas s’il s’agissait d’une femme ou d’un homme. Le corps se pencha sur la portière. Je vis sa poitrine, généreuse, se presser contre mon visage au-dessus de la fenêtre.
– Hey, bonsoir Mademoiselle, vous voulez monter ? Je n’avais rien trouvé de mieux pour l’aborder.
– Avec plaisir, répondit une voix de femme. La robe en latex et le parapluie léopard contournèrent la voiture. Des mains manucurées aux ongles rouges vifs très longs ouvrirent la porte du passager. Ce n’est que lorsque son dos me fit face que je constatai qu’elle avait une longue chevelure brune et bouclée. Fermant son parapluie, me tournant toujours le dos, elle ramena de longues jambes interminables dans la voiture et je vis enfin son visage. De grands yeux noisettes, très maquillés, illuminaient un visage régulier et hâlé. C’était une très belle et très jeune femme.
– Boummmsoir Monsieur, para toudou, c’est 150 CHF. Je reste avec vous pendant une heure, dit-elle, avec un fort accent portugais. Elle est brésilienne, me dis-je instantanément. Elle est bien belle aussi, réalisai-je avec frayeur. J’étais tenté, troublé.
J’acquiesçai d’un signe de tête fervent, sans piper mot. La fille de joie ne sembla pas comprendre ma réponse et fit mine de ressortir. La situation m’avait coupé la parole. J’eus besoin de quelques secondes pour me ressaisir et pour retrouver mes mots. La pluie pénétrait dans l’habitacle à travers la porte et la fenêtre ouverte pendant que la jeune femme hésitait à ressortir. Le siège en tissu de ma voiture commençait à être trempé et la jeune femme aussi. Je détestais cela. La voiture entière allait moisir, j’en étais certain. La colère montait en moi, ma maniaquerie reprenait le dessus.
– Non, ne partez pas, réussis-je enfin à articuler en hurlant et fermez-moi, cette portière tout de suite. C’est bon pour 150 CHF, c’est bon ! Grondais-je. La jeune femme écarquilla les yeux, un peu effrayée, mais finit par claquer la portière. Excusez-moi, bredouillais-je enfin. Toute cette pluie me rend un peu nerveux. Quel est votre prénom ? demandais-je.
– Maria, mon nom est Maria, répondit-elle machinalement, mais d’une toute petite voix. Puis, reprenant ses esprits et surtout se rappelant que dans son métier, toute minute perdue était également de l’argent perdu, elle en revint à l’essentiel. On fait ça ici, ou à l’hôtel, parce que vous ne pouvez pas rester au bord du trottoir. Si vous voulez, je connais un endroit tranquille où vous pouvez garer votre voiture…
Alors qu’elle me parlait, je ne regardais même plus son visage. Mes yeux étaient fixés sur ses genoux et ses cuisses découvertes par sa jupe trop courte. Elle ne portait pas de bas et on pouvait apercevoir de la dentelle noire sur le haut de ses jambes. Etait-ce sa culotte ? En avait-elle une ? L’excitation m’emporta. Je démarrai en trombe et lui demandai, sans courtoisie aucune, de me conduire à ce fameux parking tranquille. Je n’avais aucune envie de dépenser encore des sous pour un hébergement douteux, alors que nous n’allions y passer qu’une heure.
Ouf, se dit Maria, le temps de trajet jusqu’au fameux parking était d’environ vingt minutes. Elle devrait ainsi passer beaucoup moins de temps à satisfaire ce client qui avait un comportement vraiment étrange. Il lui faisait un peu peur, même. En plus, la soirée n’avait pas été très bonne. Elle n’avait eu qu’un seul client et celui-ci n’avait pas été très généreux. Maria n’avait aucune envie de rester avec des hommes louches, surtout ceux qui préféraient le parking à la chambre d’hôtel. La jeune femme avait l’habitude des gens bizarres. Elle ne jugeait jamais, ne refusait aucun travail, sauf si l’homme refusait d’utiliser un préservatif. Elle essayait de prendre le moins de risques possibles. Sa sœur, qui travaillait dans le même coin qu’elle, avait été contaminée par le VIH quelques années auparavant, alors qu’elles vivaient encore ensemble au Brésil. Rosa n’avait que 21 ans quand elle avait découvert sa maladie. Elles étaient venues ensemble en Suisse pour bénéficier de meilleurs soins suite à une invitation de leur tante qui travaillait à Genève depuis près de 20 ans en tant que femme de ménage. Maria, elle, était âgée de 19 ans. Les deux jeunes femmes nées dans une favéla, issues d’une famille d’ouvriers, acceptèrent de se déraciner pour améliorer leurs conditions de vie et pour essayer de se sortir de la prostitution. Ainées d’une fratrie de dix enfants, leurs parents ne pouvaient les nourrir, ni les envoyer à l’école. Les sœurs n’avaient eu d’autre choix que la prostitution pour subvenir aux besoins de la famille et de s’occuper des plus jeunes de leurs frères et sœurs le reste du temps. Partir pour la Suisse n’avait malheureusement rien changé. Elles s’étaient heurtées à l’implacabilité des lois suisses, à la dureté du jugement de l’administration. Clandestines, Rosa et Maria n’avaient pas pu être intégrées à la société et accéder à un travail. Elles vivaient avec deux cousines et leur tante dans un minuscule appartement. Leur destin était tracé et les avait reconduites dans la rue, pas à Rio, mais à Lausanne cette fois.

Je m’en fichais, moi, de son histoire, aussi tragique soit-elle. Tout d’abord, j’avais juste un vide affectif et sexuel à combler. Il fallait que je couche avec elle. Si j’y parvenais encore. Ce qui n’était vraiment pas garanti.
Maria m’indiqua la route à suivre pour se rendre dans le fameux endroit tranquille. C’était tout de même de l’autre côté de la ville et cela ne m’arrangeait pas trop. Il fallait de toute manière qu’à un moment ou à un autre, je me résigne à rentrer chez moi. Le chemin était relativement simple. Je connaissais déjà, pas que je fusse un habitué, mais presque. Comme lors de toute conversation avec une personne que l’on ne connait pas, ou plutôt qu’on ne souhaite pas vraiment connaitre mieux – bien que dans le cas présent, nous allions forcément être très proches physiquement -, nous débutâmes par discuter de la météo. Un sujet qui me tenait, malgré sa banalité, très à cœur. Je commençais donc par lui expliquer que ce temps gris et ce déluge me plombaient vraiment le moral. Elle répondit que pour elle, il en allait de même. Evidemment. Il était rare que des gens « normaux » apprécient de vivre sous l’eau pendant sept jours d’affilée sans un rayon de soleil dans l’intervalle pour reprendre son souffle. Je lui expliquais que pour moi ces sentiments négatifs étaient renforcés par mon histoire personnelle et lorsque le ciel nous tombait sur la tête pendant plus de deux jours, je broyais du noir et commençais à devenir agressif, comme aujourd’hui. Je m’en excusais brièvement. Je n’en pensais pas moins. Le premier jour de pluie ininterrompue était pour moi synonyme de mélancolie. Le second jour, la tristesse prenait le pas sur la mélancolie, le troisième jour, la tristesse était remplacée par la colère, le quatrième jour, c’était la haine qui prenait le dessus et finalement, au bout du cinquième jour, j’étais défiguré par la rage. Il s’agissait aujourd’hui du sixième, le jour de la vengeance. Nous roulâmes en silence jusqu’au parking. Il pleuvait toujours et les canalisations commençaient à déborder sur les routes par les égouts. J’arrêtai la voiture sur le fameux parking. Il s’agissait d’un centre commercial, dans une autre zone industrielle en périphérie, fermé pendant la nuit et qui offrait donc un endroit idéal pour ce type d’activités.
Je n’étais pas à l’aise. Ce silence forcé avait sérieusement attaqué mon aplomb et ma confiance en moi. Plus je regardais ses jambes, ses seins et ses yeux, plus je perdais mes moyens. Mon excitation s’était transformée en peur. Que devais-je faire à présent ?
Maria sortit de la voiture brièvement pour s’installer sur la banquette arrière, pendant que j’éteignais le moteur et les phares.
– Rejoignez-moi, me susurra-t-elle avec son délicieux accent en écartant les jambes, lorsqu’elle fut installée, nous serons mieux ici.
– Oui… répondis-je dans un souffle. Je fis donc de même sortant de la voiture laissant les clefs sur l’allumage. Une fois sorti, les gouttes sur ma tête me paralysèrent. Immobile, je n’arrivai pas à actionner la poignée. Mes jambes tremblaient, mes genoux ne me soutenaient plus. Quelle honte, me dis-je, je n’étais même plus capable d’affronter une situation dont j’aurais dû être le maitre incontesté. Heureusement, le désespoir me donna un élan de courage pour au moins me mettre à l’abri. Je me précipitai à l’intérieur et m’assis sagement à côté de Maria, en croisant les bras pour ne surtout pas être tenté de la toucher.
– Que se passe-t-il ? Demanda-t-elle avec un ton surpris et un air effrayé. Je ne vous plais pas ?
– Non, bredouillais-je, ce n’est pas ça du tout ». J’étais rouge de honte et de colère contre moi-même, je parvins tout de même à ajouter. « je crois que je n’y arriverai pas aujourd’hui. Impuissant, totalement mou. Pardonnez-moi, je propose que nous discutions et que je vous paie. J’ai passé une très mauvaise soirée et je n’ai pas envie de finir la nuit seul.
– Oh, d’accord, c’est la première fois que cela m’arrive, dit-elle. Je vous écoute, c’est dommage para vocé…
Elle n’avait pas encore terminé sa phrase que je me mis à parler sans discontinuer. Je crois que je n’avais jamais autant déblatéré de ma vie. Je reprenais mon discours par le commencement, c’est-à-dire là où nous en étions restés vingt minutes auparavant, sur les conditions météorologiques qui m’avaient mis dans cette situation catastrophique.
« Maria, je suis vraiment navré. J’ai honte, vous comprenez. Je n’y arriverai pas. C’est de la faute de cette pluie, de ce déluge, de ce mauvais temps qui nous poursuit depuis des jours. La pluie me met dans cet état depuis que j’ai douze ans. Ce soir, c’est encore plus terrible que d’habitude. Je vous explique. Voyez-vous, j’ai perdu mon emploi, il y a un an. J’avais un poste de comptable dans une grande multinationale lausannoise, un bon salaire, des amis, un chouette train de vie. Une copine aussi. Très Jolie. Elle m’a quitté, il y a six mois, un soir de pluie. Elle me trompait depuis longtemps, mais n’arrivait pas à me l’avouer car je lui offrais de la sécurité et du confort. Avant notre séparation, nous passions des heures au lit lorsqu’il pleuvait. Mon appartement se trouvait au dernier étage. Mon futon était installé au milieu de la chambre sous le velux. C’était agréable. Ma copine, je n’avais plus qu’elle. C’était mon « tout » dès notre rencontre. Le chômage et mon manque d’empressement à retrouver un job m’ont fait la perdre. Ainsi elle est partie en m’annonçant qu’elle ne m’aimait plus, au lieu de passer la nuit et la journée suivante avec moi à écouter le plic-ploc des gouttes d’eau sur la fenêtre et le toit, comme nous le faisions avant. Notre rencontre me faisait penser à Higelin, « Tombés d’en haut comme les petites gouttes d’eau, Que j’entends tomber, dehors par la f’nêtre, Quand je m’endors le coeur en fête ». J’aimais la pluie quand nous étions ensemble. Lorsqu’elle m’a quitté, son nouvel amant est venu la chercher chez nous avec un parapluie. Un parapluie noir et grand où il y avait de la place pour au moins 3 personnes. Je me suis alors mis à détester les femmes et encore plus la pluie. Grâce à elle, pendant cinq ans, j’avais oublié mon premier traumatisme : le jour où ma mère a été retrouvée morte dans sa voiture. Assassinée. Un fou lui a assené 30 coups de couteau et l’a laissée pour morte dans sa voiture au bord d’une petite route de campagne en direction de Cossonnay. On n’a jamais retrouvé son meurtrier. J’avais douze ans. Ma mère exerçait la profession d’infirmière et ce soir-là, elle était de garde. J’étais donc resté seul à la maison pour la nuit, mais j’avais l’habitude. A partir de l’âge de 10 ans, elle avait estimé que j’étais assez grand pour rester seul quand elle se rendait à l’hôpital la nuit. Elle rentrait le matin juste avant que je retourne à l’école et me préparait le petit-déjeuner. Elle se couchait une fois que j’étais parti. Ce matin-là, elle n’est pas revenue. Il pleuvait des cordes. Je m’en souviens comme si c’était hier. Au lieu de ma mère, ce sont quatre policiers qui ont sonné chez moi. Ils étaient trempés. Ces hommes aux mines totalement déconfites ne savaient pas comment m’apprendre, à moi, garçon de douze ans, la mort de ma mère. Et pourtant, ils ne savaient pas qu’elle était mon unique famille.
J’étais détruit et je ne comprenais pas pourquoi elle, pourquoi moi. J’en voulais à la terre entière et j’avais raison, car par la suite mon existence n’a été qu’une suite de déplacements, de foyers et de déracinements. Socialement et affectivement, je ne m’attachais jamais, me consacrant à mon travail corps et âme.
Trente années se sont écoulées depuis. C’était en 1985. Une année marquée d’une pierre noire. Celle du meurtre de ma mère, un soir de pluie.
La seule personne à laquelle je m’étais lié était Laura, mon âme sœur, qui elle aussi, a fini par m’abandonner. Vous savez Maria, je ne vaux pas mieux que d’être rejeté, fut ma conclusion de ce long monologue sous forme de confession.
– Oh, mon pauvre, je vous comprends, m’interrompit la jeune femme du tac au tac. Elle n’avait pas perdu le nord et avait vu l’aiguille de l’horloge tourner, tourner et son client qui n’arrêtait pas de parler…Un peu désespérée, la jeune femme reprit la situation en main. Il était temps que je la paie et qu’elle retourne sur son trottoir. Maria était désolée, mais à part m’écouter sans broncher, elle ne pouvait pas faire grand-chose. En me caressant doucement l’épaule, elle poursuivit avec sa voix chantante :
– Nous devons partir maintenant… Pouvez-vous me payer et me ramener là où vous m’avez embarquée ? Demanda-t-elle avec le plus de tact et de douceur possibles.
– Ah oui, ok, ok ! Je vous ramène. Je vous saoule, n’est-ce pas ? demandais-je avec un soupçon d’énervement dans la voix. Je me levai et ouvris la portière pour reprendre place derrière le volant. Je devais également accéder à mon portefeuille qui se trouvait dans la boîte à gants. La pluie ne s’était pas arrêtée pendant notre discussion, elle s’était plutôt renforcée. J’avais l’impression que le ciel se déchaînait. Maria fit de même. Je me penchai sur ses jambes pour accéder à l’argent que je lui devais. J’eus un sursaut. Comment avais-je pu résister ? Satanée pluie.
– Et voilà, lui dis-je en lui tendant les billets.
– Merci beaucoup. Je suis un peu gênée que vous me payiez pour ça, mais j’accepte votre argent, dit-elle un peu froidement tout en rangeant les billets entre sa poitrine et sa robe rouge.

L’autostoppeur
Je démarrai en silence et nous n’échangeâmes plus un mot du trajet. Avais-je bien fait de me confier à elle et de remuer mon passé ? Ma mère me manquait terriblement, Laura aussi. Maria avait écouté ma détresse. La jeune prostituée l’avait entendue et je crois qu’en fin de compte cela m’avait fait du bien, j’étais plus calme. Peut-être avais-je eu une meilleure idée que de coucher avec elle ? Je n’arrivais pas contrairement à ma conviction de départ à transformer les femmes en objets de vengeance. Peut-être ne les haïssais-je pas tant que je le pensais au final ? Je compris qu’en vérité, les femmes me faisaient peur et que la seule personne que je détestais, c’était moi-même.

Maria me remercia d’un sourire doux et sauta avec légèreté de la voiture, s’éloignant avec un signe de la main. Lorsque la portière claqua, je me retrouvai à nouveau extrêmement seul et triste. Cependant, apaisé, je pouvais enfin reprendre la route de mon appartement. J’enclenchais les essuie-glaces dans un mode encore plus rapide pour chasser les rivières qui dévalaient la vitre. J’étais reparti, le moteur ronronnait à nouveau. Devant moi, les rues noyées. La musique envahissait à nouveau l’habitacle. Toujours la même chanson, comme ma mère, il y a trente ans.
Sous un lampadaire, sur la large avenue de Tivoli qui me ramenait au centre-ville, je vis apparaitre une grande ombre en manteau, qui dégoulinait. L’homme qui la projetait sur l’asphalte inondé devait être trempé jusqu’aux os. Je remarquai aussi qu’il pointait un pouce en direction de la route. Faire de l’autostop sous la pluie à une heure pareille, quelle drôle d’idée, me dis-je ! Le faible éclairage public ne me permettait pas de distinguer son visage à travers le parebrise et les trombes d’eau qui se déversaient toujours. Il devait certainement lui être arrivé quelque chose pour qu’il se trouve à cet endroit à ce moment-là.
Je le dépassai et me garai sur le bas-côté.
L’autostoppeur s’avança vers ma voiture, la contourna et se pencha vers moi à travers la vitre, comme l’avait fait Maria, une heure auparavant, avec une toute autre attitude cependant. C’était un homme d’une soixantaine d’années, l’air hagard. Ses cheveux gris et longs étaient plaqués contre ses joues maigres et trempées. J’ouvris la fenêtre un peu à contrecœur. Au fond de moi, une petite voix me disait que je n’aurais pas dû m’arrêter. La silhouette mouillée m’avait fait pitié. J’avais donc encore un peu de compassion pour mes congénères.

– Bonsoir, vous allez où ? Fis-je un peu effrayé par l’apparition de ce visage émacié.
– Bonsoir Monsieur, Je suis reconnaissant que vous vous arrêtiez… Je ne pensais pas qu’une bonne âme le ferait à une heure pareille avec ce mauvais temps. Pourriez-vous me déposer chez mon frère ? Il habite à Mex.
J’hésitais vraiment. Il y eut un moment de silence entre nous. Seule la voix d’Annie Lennox reprenant le refrain «Here Comes The Rain Again » meublait la tension latente. La pluie ininterrompue qui noyait le pauvre bonhomme et qui en même temps pénétrait par la vitre me firent accepter.
– Oui, montez, répondis-je, ce n’est pas vraiment sur mon chemin mais étant donné que je n’ai rien de mieux à faire…
C’était un oui faible et pas très convaincu.
L’homme fit le tour de la voiture. Il portait un long manteau beige et sa maigreur était un peu effrayante. Il s’assit à côté de moi, sur le siège du passager. Il allait le détremper, me dis-je désespéré, jamais je n’aurais dû accepter.
L’inconnu s’installa. Il n’avait pas de parapluie, pas de bagages. Il portait juste ce long manteau de pluie beige. Il me regarda et me dit :
– Merci encore. Quel bon choix musical ! J’adore ce morceau, cela me rappelle ma jeunesse et surtout une rencontre d’il y a trente ans, un soir de pluie.
Je constatai une lueur étrange dans son regard alors qu’il disait cela, sans vraiment réaliser le poids et l’importance de ses dernières paroles. En démarrant, ne pouvant pas réfréner ma curiosité et l’inquiétude qui l’avait fait naître, je lui demandai ce qu’il faisait là à une heure pareille sous la pluie et sans affaires.
– Nous nous sommes disputés avec ma femme. Elle m’a jeté dehors, sans me donner les clefs, ni d’argent, ni mon téléphone portable. Je pense qu’elle sera calmée d’ici à demain matin. Je pourrai certainement rentrer chez moi… Enfin, je l’espère.
Son discours sonnait faux et son attitude fébrile me fit douter. Je pris le chemin de Mex, une boule au ventre. La route était déserte à présent et nous étions sortis de la ville, totalement isolés, cet homme à l’attitude étrange et moi.
A cette pensée, je réalisai que ce que je vivais une autre personne proche de moi l’avait vécu.
Une femme seule dans une voiture avec comme cadre la campagne sombre en direction de Cossonnay. Il y a 30 ans, sous la pluie. Du sang qui se mêle à l’eau sur la chaussée…Une image, une musique.
Au dernier couplet de la chanson d’Eurythmics, il me demanda de remettre le morceau encore une fois. C’est alors que je compris la fin de mon histoire, mais il était déjà trop tard.

J’avais pris le même chemin que ma mère, un soir de pluie.

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Sur cette page vous trouverez différentes nouvelles rédigées pour des concours ou pas. L’an dernier, j’avais participé à un concours de nouvelles organisés par les éditions Encre Fraîches sous le thème des Masques et ma nouvelle « Reflet Double » avait été retenue. Vous pouvez la découvrir dans le recueil publié à l’occasion du Salon du Livre 2015.

Découvrez ci-dessous la nouvelle soumise pour le concours « A l’aveugle » de l’association vaudoise des écrivains, qui n’a malheureusement pas été primée :-), mais j’ai pris beaucoup de plaisir à l’écrire, bonne découverte!

Aveuglée ou l’amour est aveugle

A tâtons, du bout des doigts, je parcourais ce visage si délicat. C’était comme une caresse sur la page d’un livre, où l’on devinait l’histoire unique qu’il avait à raconter. Chaque ride, chaque cicatrice, chaque poil, chaque relief de cette géographie étonnante me faisaient ressentir une émotion intense. Je devinai que cette figure me souriait. Mon index se promena avec précautions sur les lèvres qui faisaient sourire cette bouche, douce, charnue, appétissante. J’eus l’envie irrépressible de l’embrasser, de goûter ces lèvres. Je ne le fis cependant pas, car je ne parvenais pas à déchiffrer ce sourire. Que signifiait-il ? Était-ce de la bienveillance ou de la moquerie, de la pitié ? De la gêne, de la timidité peut-être ? Je ne voulais cependant pas que cette expression s’évanouisse. Je continuai donc mon exploration tendre et minutieuse, tout en réprimant mon désir avec force, ce qui eut pour unique effet de l’amplifier encore. J’avais fermé les yeux, car selon moi, c’était la meilleure façon de s’imprégner de l’instant et, de toute façon, je n’y voyais plus vraiment clair. Ma vision était embuée, embrumée, déformée, défigurée, dédoublée. Elle tanguait, une fois à gauche, une fois à droite. Dans ce monde d’apparences, je l’avais volontairement handicapée, l’espace de quelques heures dans une soirée. Je le faisais assez régulièrement. Pourtant, cette fois-ci, tout était différent. Des émotions nouvelles s’ouvraient à moi grâce aux sens qui me restaient. J’entendais au loin, comme dans une autre dimension, le dj qui enchaînait les disques et les hits des années 1980. A l’instant précis où ma phalange s’était posée sur ses lèvres, j’avais reconnu le morceau Kiss de Prince : « You don’t have to be rich, …, I just want your extra time and your Kiss », une coïncidence. Une ode au laisser-aller et à la spontanéité. Je percevais également les discussions autour de moi ; des voix parfois un peu plus fortes sifflaient dans mes oreilles puis s’éloignaient dans mon dos. Il y avait aussi des rires étouffés. J’avais déjà perdu quelques-uns de mes sens, non seulement ma vue me faisait défaut, mais aussi mon sens l’orientation et de l’équilibre. L’Ouïe m’accompagnait, mais je n’en avais pas besoin car il ne parlait pas et moi non plus. Mes yeux clos, je sentais sa respiration au-dessus de ma tête, elle effleurait mes cheveux. Lente et régulière au début, elle s’accélérait à mesure que mes doigts progressaient et s’aventuraient dans les secrets de ce visage. Il était bien plus grand que moi. Avec lui, je me trouvais infiniment petite et fragile. Cette proximité avec ce corps et cette âme m’était, elle aussi, totalement étrangère et inconnue. Je devais néanmoins lever un peu les bras pour poursuivre mon investigation. Je sentis ma main trembler légèrement, lorsqu’un bras s’enroula autour de ma taille pour me rapprocher. Sous l’effet de la surprise, en trébuchant un peu, mon visage plongea dans son torse entre les plis de sa chemise à la base du cou. Mes mains, elles, avaient été interrompues dans leur incursion, déçues, soudainement désœuvrées et privées de cette entreprise très agréable. Je sentis sa chaleur, sa douceur et son odeur. Je devais avoir l’air un peu bête et en déséquilibre, les bras levés, le nez dans son cou. Cependant, de rester un peu ainsi, n’était pas du tout désagréable au contraire. Je souhaitais que cet instant dure une éternité. « Vers l’infini et au-delà » criait une voix enfantine dans ma tête. Mes paumes s’étaient plaquées dans un mouvement de réflexe afin de me rééquilibrer contre le mur froid juste derrière. Paf. C’était une baffe glaciale donnée par ce support impersonnel et minéral. Mes doigts me brulaient à présent, comme gelés, par le passage du vivant à l’inerte. Aïe. Du rêve au réel, du brouillard à la clarté, de la cécité à la vision. Mes yeux ne voyaient pas clair du tout. Dans sa cage, mon cœur s’était mis à battre encore plus vite. Quel était donc ce sentiment qui faisait vibrer ma pompe à émotions ? Et puis, si je m’étais trompée, si son geste qui m’était apparu comme une invitation au rapprochement n’était en fait qu’une façon de dégager la voie aux personnes qui se rendaient aux toilettes ? Impossible. Nous nous étions embrassés. Je me souviens de cette sensation agréable. Pourtant, oui, c’est vrai, nous nous trouvions dans le couloir qui menait aux WC. Flashs. C’était mon imagination. Dans un réflexe de survie, je redeviens aussitôt aveugle. « Non », me dis-je, il s’agit bien d’une tentative de rapprochement. Nous nous sommes enlacés, passionnément ». De cela je m’en souviens très bien. Je tangue. Je me revois secouer la tête, puis m’échapper dans un mouvement maladroit et pas du tout élégant. Tout à coup, je me sens ridicule et laide empestant l’alcool. La musique résonne dans mes oreilles ; je croise des invités, ils me dévisagent. Je loupe une marche. Je me redresse, saisis ma veste. Je suis sauvée ou presque. Lucidité. Dans la nuit, le néant me tend les bras. Ce dernier verre engloutit à la va-vite est en train de faire son effet. Je quitte les lieux, sans me retourner. Il est là, à quelques enjambées de moi, avec une autre fille. Ils s’éloignent, enlacés, dans la nuit. C’est le coup de grâce qui ouvre les portes à l’inconscience. Je hèle un taxi. L’homme au volant me comprend à peine. Il devine ma destination en lisant dans mes gargouillis. Il doit en voir des personnes comme moi, des tonnes. Je sombre, bercée par les virages. Le chaos s’installe et c’est le trou noir. Amnésie, cécité alcoolique. Des larmes roulent sur mes joues, comme des sillons de réalité. Que s’est-il passé ? J’étais ivre, grisée par le désir. L’autre ne l’était sans doute pas. « Love is Blindness». J’ai un gout amer dans la bouche. Je suis dans mon lit, seule, avec mon haleine fétide et mon mal de tête. Une claque de réalité crue, qui m’éloigne de ce baiser filtré par le brouillard éthylique dans lequel je m’étais enveloppée. Le baiser n’existait pas, il n’a jamais eu lieu.

Pour illustrer cette nouvelle:

La première nouvelle que vous pourrez découvrir ici est née de ma participation à ce même concours d’écriture des éditions Encre Fraîche mais cette fois sur le thème « Au fond du jardin… ». Mon écrit n’a malheureusement pas été retenu, mais vous pouvez la lire ici et en musique, car il s’agit d’une « Berceuse« :

Belle lecture!!!

Berceuse

On candy stripe legs the spiderman comes
Softly through the shadow of the evening sun
Stealing past the windows of the blissfully dead
Looking for the victim shivering in bed
Searching out fear in the gathering gloom and suddenly!
A movement in the corner of the room!
And there is nothing I can do
When I realize with fright
That the spiderman is having me for dinner tonight…
The Cure, Lullaby
«Dodo, l’enfant Do, l’enfant dormira bien vite, Dodo l’enfant do, l’enfant dormira bientôt»…Dans le crépuscule s’élevait une voix féminine mi-douce, mi-amère, «Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bientôt», poursuivait-elle inlassablement. La nuit était tombée sur une petite maison sise au milieu des immeubles au centre-ville. Isolée derrière une épaisse végétation faite d’arbres divers, de buissons et de roseaux, la demeure semblait hors du monde et du temps, îlot de verdure cernée par  le béton, oasis de paix au sein de la circulation. Ce soir-là, tout paraissait calme, seule la berceuse qui montait vers les étoiles et la lune résonnait et faisait vibrer les feuilles et les branches pour se frayer un passage à l’air libre en direction du firmament.

Joachim s’était endormi en serrant son doudou très fort dans les bras comme chaque soir, se pelotonnant sous la couette. La chanson s’était tue, tout était silencieux à présent. Ses petits doigts avaient fini par lâcher leur emprise sur la peluche qui était tombée sur le sol. Sa mère en avait profité pour s’éclipser de la chambre discrètement. Joachim avait rejoint le monde des rêves.

Quelques minutes plus tard, la même voix, avec une intonation plus pressante, s’était élevée, en provenance du fond du jardin, «Dodo…», comme toutes les nuits.
Joachim dormait à poings fermés.

Le jardin était magnifique, même si il s’agissait d’une surface relativement restreinte. Bordé par deux haies de houx, clôturé par un mur en briques au fond, un petit chemin fait de pierres polies traversait un gazon bien entretenu et menait vers un cyprès touffu au pied duquel avait été installé un banc. Lorsque l’on s’y asseyait à l’ombre de l’arbre, on pouvait observer la terrasse de la maison ou encore regarder la brise faire bouger les branches du saule pleureur juste en face.

La famille vivait depuis longtemps dans cette demeure. Léguée par la grand-mère paternelle à son fils, elle lui appartenait depuis sa mort. Ce dernier y avait grandi et avait décidé de s’y installer avec sa femme. Datant du 19ème siècle, la maison avait vieilli et avait besoin d’être rafraîchie. Quelques années plus tôt, des ouvriers avaient entrepris des travaux de rénovation de la cuisine et des pièces du rez-de-chaussée. Le plus urgent avait été de remplacer le toit et de refaire l’isolation. La mère de famille en avait rapidement eu assez de devoir partager sa maison avec des étrangers pendant des mois, alors que son mari était en voyage pour son travail. Il était bien trop souvent absent à son goût. Cependant, la présence des ouvriers l’étouffait et l’agaçait. Ses amis, quant à eux, s’étaient imaginé à tort que cela lui changerait les idées et lui ferait oublier un peu sa solitude. Au contraire, elle souhaitait leur départ avec la fin des travaux plus que tout au monde.

Un petit étang avait été aménagé pour héberger quelques poissons rouges – des carpes koï – et des anémones et amenait un peu d’exotisme et de fraîcheur. Traversé par un pont japonais, des bambous et des roseaux avaient été plantés du côté de la haie et formaient un abri pour les grenouilles et autres animaux visitant les lieux. Lorsque l’on s’approchait, on pouvait entendre un clapotis agréable qui apportait une touche zen à l’endroit. Passionnée par l’Asie, la femme au foyer avait installé une mini-cascade rocheuse, des galets, un petit temple en bois ainsi qu’une petite statuette de Bouddha autour du plan d’eau. Elle passait des heures à réarranger les pierres une à une, à nourrir les carpes, à les regarder dans le fond de l’eau trouble ou encore à errer au fond du jardin, la nuit.

Ni Joachim, ni son père ne s’y rendaient. Pour eux, il n’y avait rien derrière le cyprès. Juste une haie de buissons indéfinissables, faite de rosiers et de ronces qui dissimulaient le mur en briques. Joachim avait peur du fond du jardin, car il y faisait sombre. Son père n’y allait pas car le peu de temps dont il disposait lorsqu’il était là, il préférait le consacrer à autre chose. Ainsi, il s’installait d’ordinaire près du Cyprès. Il contemplait le saule pleureur que sa mère avait planté en mémoire de son père. Ces instants étaient plutôt rares. En effet, l’homme d’affaires voyageait beaucoup et il n’était que rarement présent. Son absence pesait d’ailleurs sur la famille, sur sa femme en particulier. Ne travaillant pas depuis la naissance de Joachim, elle restait à la maison et l’ennui la tiraillait. Elle ne s’occupait de rien dans le ménage, car son mari, fortuné, avait engagé du personnel de maison, pour effectuer toutes les tâches qu’il considérait comme ingrates, afin de la protéger. Ainsi, un jardinier venait une fois par semaine, une bonne logeait dans la maison et s’occupait de la cuisine et du ménage; Enfin, une nounou s’occupait de Joachim. Le petit garçon, âgé de cinq ans, allait à l’école depuis une année et n’était donc pas à la maison la journée. La femme d’une quarantaine d’années se retrouvait donc seule et désœuvrée la plupart du temps. En fait, elle subissait cette solitude depuis quinze ans déjà, soit depuis qu’ils avaient décidé de s’installer dans cette maison. Elle avait bien essayé de s’occuper, s’inscrivant à l’université pour adultes, apprenant des langues étrangères, prenant des cours de peinture. Elle avait même pris un amant. Et finalement, elle s’était lassée de lui aussi. Trop présent, trop demandeur, trop envahissant, inintéressant. Elle trouvait toujours une bonne raison et justification pour abandonner. Aucune occupation, hormis la décoration d’intérieur ne l’avait passionnée jusque-là, même s’occuper de son fils l’ennuyait et ne lui permettait pas de trouver satisfaction.

Joachim ne disait rien, mais il ressentait. Il ne disait rien, mais il souffrait. Le petit garçon avait besoin de son père et de sa mère, et tous deux étaient absents, chacun à sa manière. Il avait plus ou moins oublié son père. Il ne se rappelait de lui que par les présents sans âme qui s’accumulaient dans sa chambre. Sa mère, elle, était présente, parfois. Mais lorsqu’il cherchait son regard, ce dernier flottait dans le vague. L’enfant avait l’impression que les yeux de sa maman s’étaient perdus quelque part et qu’ils ne reviendraient jamais dans leurs orbites.
Souvent, il pleurait. Son seul véritable ami, son doudou, un éléphant en peluche, élimé encore plus gris qu’un véritable éléphant, le comprenait et l’écoutait. Joachim lui racontait sa détresse d’enfant. Comme il l’avait fait avec son lapin, Câlin. Aujourd’hui, il ne le pouvait plus, Câlin, était parti au paradis des lapins. Joachim était inconsolable.

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Six ans plus tôt
Couchée sur le canapé, Marie sanglotait, comme tous les jours à cette heure. La bonne était partie faire des courses et le jardinier ne venait que le vendredi. Joachim n’était pas encore né. Son mari était parti depuis 2 mois déjà. Il n’avait pas remarqué qu’elle avait encore perdu du poids lorsqu’il était revenu, il n’avait pas non plus prêté attention qu’avant de les perdre, elle les avait pris ces kilos. D’ailleurs, il ne faisait attention à rien.
Elle, elle l’attendait avec impatience chaque fois. Son retour était une fête. La jeune femme s’apprêtait. Le matin, avant de retrouver son mari, elle se rendait chez le coiffeur, l’esthéticienne et achetait de nouveaux sous-vêtements. Puis, Marie demandait à la bonne de prendre congé. Elle souhaitait être seule avec lui dans leur maison.
Son mari revenait pendant une semaine, puis repartait. Ils faisaient l’amour dès qu’il passait le pas de la porte, pour rattraper le temps perdu, parce que cela se faisait. Sans passion et avec frénésie pour lui, avec amour et ferveur pour elle. Le premier jour, elle lui préparait exceptionnellement un dîner. Le couple passait ensuite la soirée ensemble. Les premières fois, les échanges fusaient. Plus le temps passait, plus le silence envahissait la grande table de la salle à manger. Les sourires étaient crispés, les gestes saccadés. Le tintement et le crissement des couverts dans les assiettes s’étaient lentement substitués aux rires et aux discussions mutines.
Chaque départ était à la fois un déchirement et un soulagement. Des sentiments contradictoires tiraillaient les époux. Le jeune homme était soulagé de quitter son épouse, car après une semaine auprès d’elle, il se sentait étouffé et ne savait plus quoi lui dire. L’annonce d’une nouvelle mission représentait donc une véritable bénédiction et il attendait l’appel téléphonique de ses associés avec impatience. Pour Marie, c’était l’inverse. La perspective du départ de son cher Henri la plongeait dans un état d’angoisse et de déprime profonds. Les deux jours précédents, la jeune femme se renfermait sur elle-même, ne parlait plus que par syllabes et gardait les yeux rivés dans le vide, tenant son mari à distance. Soudain, elle se mettait à chanter en chuchotant: «Dodo, l’enfant Do» recroquevillée sur le fauteuil en cuir du salon, se balançant d’avant en arrière. L’homme, ne lâchait pas son ordinateur et n’entendait pas la ritournelle étrange…
Elle serait seule, à nouveau, dans cette grande maison vide. L’avion de son mari décollait ensuite en direction de Singapour, Tokyo, Rome, Paris, ou encore New York.
Cette fois-là, les affaires avaient appelé Henri à Hong Kong.  A son retour, comme à son habitude, il était rentré les bras chargés de présents pour sa femme. Des perles, des fleurs, des chocolats et une montre. C’est ainsi qu’il lui démontrait à quel point elle lui avait manqué.
Pourtant, tout avait été différent cette fois-ci. Marie avait une demande important à formuler.  Lorsqu’Henri avait fait résonner le carillon de l’entrée, les pas de sa femme avaient été moins rapides dans les escaliers en bois qui descendaient dans le long hall et sur le parquet jusqu’à la  porte. Il avait attendu plus de temps que d’habitude. Elle était arrivée en chemise de nuit, mal coiffée. La bonne avait fait son apparition derrière sa femme. Mais que se passait-il donc? Evidemment, pour lui, cela changeait tout. Tout désir s’était envolé et il manqua de faire tomber les paquets sur le sol. Il resta ainsi et murmura :
«Bonsoir chérie, bonsoir Anna» à peine audibles et ne l’embrassa pas. Ils passèrent presque immédiatement à table. L’homme ne s’était pas remis de sa surprise et de sa déception. A table, le silence était pesant après l’échange courtois des banalités habituelles:
Comment s’est passé ton voyage? Les affaires? Demandait Marie avec une voix monocorde et Hong Kong, c’est comment? Henri avait répondu d’un ton ennuyé et froid.
Après un long moment sans qu’aucun mot ne soit prononcé, la demande de la jeune femme avait fait l’effet d’une bombe.
– Chéri, j’aimerai avoir un enfant. Maintenant.
Les mots se répétaient en échos dans la salle à manger design, « Un enfant, un enfant… », Jusque dans le fond du jardin.
Une année après naissait Joachim.

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4 ans plus tard
Henri avait eu une excellente idée, cette fois-ci. Plutôt que des Playmobils, des Légos ou des petites voitures, il offrirait un animal à Joachim. Il avait longuement réfléchi, serait-ce un chien ? Non, pas un chien, il ferait des dégâts dans le jardin et Marie détestait les chiens. Un chat ? Pas un chat non plus… L’animal aurait pu blesser l’enfant. Un lapin ou un cochon d’Inde, ce serait parfait, conclut-il. Une fois dans l’animalerie se penchant sur les différents petits rongeurs proposés à la vente, le père de famille avait exclu le cochon d’Inde pour une raison bien simple, ses cris stridents étaient tout bonnement insupportables. Dans la cage, il n’y avait que des rats et un lapin à longs poils blanc. Ce serait lui. Câlin.
Une demi-heure après, il avait acquis le lapin et tout le matériel nécessaire: une cage, une mangeoire et même de la nourriture pour rongeurs. Il avait prévenu son fils qu’il amenait une surprise et malgré le fait que l’enfant était prévenu, Henri était sur de l’effet qu’il produirait en arrivant à la maison.
Joachim attendait derrière la porte d’entrée depuis près de trente minutes déjà. Il avait amené ses jouets dans le corridor pour être sûr de ne pas rater l’arrivée de son père. Sa mère, quant à elle, regardait la télévision, passive. Le petit garçon était heureux de revoir son père. Chaque fois, c’était une fête et une surprise. Il courait dans ses bras lorsque la sonnette tant attendue se faisait entendre. Des cadeaux, encore des cadeaux. Il était bien trop petit pour comprendre qu’il achetait sa mauvaise conscience de la sorte. D’ailleurs, après avoir remis les présents, Henri ne jouait pas avec lui. Il se contentait de jeter un œil distrait aux cartons d’emballage qui jonchaient le sol et le petit qui s’activait autour. Il passait souvent plus de temps seul à consulter ses e-mails et son téléphone portable ou à regarder le saule pleureur dans le jardin.

Alors que Joachim construisait un circuit automobile qui sillonnait le sol du salon aux escaliers du corridor jusqu’à la porte d’entrée de la maison, le son strident du carillon de l’entrée résonna. L’enfant sursauta et se dirigea vers l’entrée.
Papppppppaaaaaaaa! hurla-t-il en ouvrant grand la porte. Ohhhhhhhhhhh, s’écria-t-il lorsqu’il vit le petit animal blanc dans la cage.
Caresse? demanda-t-il à son père.
L’homme posa la cage à terre et en embrassant son fils sur la tête, il ouvrit la cage pour en sortir Câlin et le tendit à son fils.
Fais attention mon bonhomme, lui dit-il. Tu devras en prendre soin, seul. Câlin sera ton ami.
Le petit garçon d’à peine 4 ans esquissa un sourire angélique en serrant l’animal très fort contre lui. Il avait compris.
Son père entra ensuite dans la maison sans se retourner et sans adresser un regard à sa femme, qui s’était approchée, en silence, dans le corridor.

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2 ans plus tard
Ce jour-là, Câlin était mort. Joachim était rentré de l’école comme à son habitude accompagné de sa nounou. La première chose que l’enfant faisait en arrivant chez lui était d’aller voir son lapin. Il avait alors découvert le petit corps poilu inanimé dans sa cage.
Le petit garçon s’était effondré en pleurs. Il était inconsolable. Sa mère n’avait plus réagit, cela faisait des années qu’elle ne bronchait plus. Rien ne l’atteignait. Assise dans le canapé, elle attendait que le temps passe. Elle ne s’occupait pas plus de Joachim que d’elle-même. Le seul moment, où elle entrait en contact avec lui, était le moment du coucher. Or, la mort de Câlin était un drame et elle n’avait aucune idée de comment le gérer. La nounou qui avait assisté à toute la scène avait pris les devants, elle avait composé le numéro de téléphone du père de famille. Pragmatique, même s’il se trouvait alors à l’autre bout du monde, il saurait sans doute que faire.
Soupir de soulagement. L’homme était en chemin pour la maison. Il revenait de voyage. Sa femme paralysée par la dépression et les médicaments qu’elle prenait pour combattre la maladie n’avait plus aucune notion du temps. Bien entendu, elle avait également oublié qu’Henri revenait ce jour-là. Elle regardait avec désespoir et impuissance son fils malheureux. Elle n’arrivait pas à le consoler.
Le père de Joachim arriva une heure plus tard. Pendant ce temps, le corps sans vie du petit animal avait été remis dans sa cage. L’enfant s’était réfugié dans sa chambre, allongé sur le lit, caché sous les couvertures.
Henri connaissait sa mission. A son arrivée, il se dirigea vers son enfant, frappant doucement à la  porte avant d’entrer. Puis, il s’assit sur le rebord du lit sans soulever la couette. Le père chuchotait.
Bonjour Joachim, bonjour mon chéri, je suis là, tout va bien. Il ne faut pas être triste, tu sais. Câlin est au paradis. Au paradis des lapins. Je sais que c’est difficile et que tu ne le reverras plus, mais je suis sûr, je te le promets, qu’il est heureux, là où il est. Il joue avec d’autres lapins comme lui et il te regarde. Il est très malheureux de te voir comme ça…!
Il entendit un petit gémissement de dessous les draps et les coussins. Puis, une touffe de cheveux apparut enfin.
Papa, il va trop me manquer….dit une toute petite voix empreinte de tristesse.
Je sais mon Joachim, tu vas lui manquer aussi, répondit Henri tout en le prenant sur ses genoux puis en le serrant dans les bras.
Nous allons prendre soin de Câlin, nous aussi. Son père le regardait dans les yeux. Il se leva et quelques instants plus tard, il réapparut dans l’embrasure de la porte avec une boîte à chaussures dans les mains.

Henri avait décidé d’organiser une cérémonie d’adieu pour Câlin afin que Joachim puisse essayer de faire le deuil de son animal de compagnie. Il s’agissait d’une sorte de rituel, comme celui du coucher, orchestré par sa mère chaque soir. En effet, l’homme avait lu que les enfants avaient besoin de rituels pour ramener des notions abstraites comme la mort ou le sommeil dans la réalité et pour être rassurés.
Le cérémonial aurait lieu au fond du jardin, au pied des épais buissons et des rosiers qui dissimulaient le mur en briques. Câlin serait au calme et à l’abri ici.
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L’enterrement
Après avoir habillé le cercueil improvisé d’un papier kraft neutre sur lequel Joachim avait tracé les lettres composant CALIN de son écriture enfantine et déposé un linge de bain dans le fond pour qu’il soit bien installé pour son long voyage, Henri y avait couché le petit animal. Ensuite,  ils s’étaient dirigés en direction du fond du jardin, lentement. D’une main, il tenait la boîte et de l’autre la main de Joachim qui s’était remis à pleurer. Alors qu’ils arrivèrent à la hauteur de l’étang, il se rendit compte qu’il avait oublié une pelle pour creuser le trou dans lequel ils enseveliraient le lapin. «Zut» se dit-il.
Comme si la manœuvre faisait partie de la cérémonie, il demanda à Joachim de porter la boîte et de s’assoir sur le banc face au saule pleureur pour faire ses adieux à son ami. Seul. Ensuite, ils refermeraient le carton. L’enfant s’exécuta. S’installant sur l’assise en bois, il caressait le petit corps blanc sans vie en chuchotant et en lui racontant ses secrets comme il l’avait toujours fait. De temps à autres, une larme touchait le fond de la boîte, faisant résonner un léger «ploc» dans le silence inquiétant qui régnait dans le jardin.
Pendant ce temps, Henri s’était rendu dans la remise pour y chercher l’outil qu’il avait oublié et s’était rendu dans le fond du jardin pour préparer la sépulture tout en évitant que son fils ne l’aperçoive. Il s’était faufilé de l’autre côté du Cyprès, sous les branches et avait choisi un peu arbitrairement le lieu où il creuserait la tombe. Il coupa à l’aide d’un sécateur une rose blanche qu’ils déposeraient tous les deux sur la petite sépulture.
Il enfonça la pelle dans le sol meuble et souleva une première motte de terre sans difficulté. Lorsqu’il voulut recommencer il sentit quelque chose d’étrange, comme une résistance. Cela n’avait pas l’air d’être une pierre, car le métal de la pelle aurait émis un crissement à ce contact. Non, c’était à la fois tendre et dur. Henri souleva le contenu de sa pelle et le jeta à côté du petit trou…. ce qu’il crut y découvrir lui glaça le sang. Il écarquilla les yeux pour mieux voir. Il s’agissait d’un minuscule crâne, duquel son outil avait détaché quelques bout de peaux et de cheveux en décomposition….
Il réprima un cri.

Atterré, il était paralysé. Malheureusement, il ne rêvait pas. Ce qu’il venait de découvrir était bien ce qu’il pensait… Des restes humains….Qu’est-ce que ce crâne pouvait bien faire dans SON jardin? Alors que personne n’allait jamais dans le fond du jardin? Or, il n’avait pourtant pas creusé profondément. Peut-être une vingtaine de centimètres, tout au plus cinquante… Qu’est-ce que ce crâne pouvait bien faire à cet endroit?
Henri réalisa qu’il avait oublié son fils sur le banc. Il lâcha la pelle, blanc comme un linge, il revint vers son fils en lui disant que la cérémonie était remise à plus tard.
L’enfant ne comprit rien. Il voulait rester auprès de Câlin. Son père lui proposa donc de rester sur le banc pendant qu’il allait prévenir la police. Dans son esprit, il était clair qu’il n’allait pas en parler à sa femme, elle ne comprendrait jamais, elle ne comprenait rien de toute manière.
Quelques heures plus tard, la maison, le jardin et l’espace derrière le cyprès grouillaient de monde. La demeure n’avait jamais reçu autant de visiteurs en une seule journée. Les policiers allaient et venaient. Des experts de la police scientifique préparaient leurs instruments, d’autres prenaient des photos. La mère de famille avait été emmenée à l’hôpital. Henri s’entretenait avec les policiers et un magistrat qui l’auditionnaient et l’interrogeaient sans relâche. Pour eux, il était le suspect idéal, ou avec sa femme. Une tente avait été installée au fond du jardin, juste derrière le Cyprès. Cinq minuscules corps avaient été déterrés sous les ronces et les buissons au pied du mur en briques. Des nouveau-nés, enterrés avec une couverture comme s’ils dormaient. Des petits anges qu’on avait privé de vie.
Lorsque son mari vint vers elle et d’un regard autant accusateur inquisiteur pour lui annoncer la nouvelle, Marie avait perdu connaissance. A l’hôpital, elle s’était enfermée dans le silence, dans un mutisme dérangeant. Ses yeux étaient devenus fous, ils étaient définitivement partis avec elle.
Sur le banc en face du saule pleureur, une petite silhouette était restée, fragile et abandonnée. Malgré le brouhaha, les va et vient, Joachim n’avait pas bougé. Il restait assis, quasiment immobile. Il ne ressentait ni la peur, ni l’agitation autour de lui. Protégé dans la bulle qu’il s’était construite pour survivre, il y a bien longtemps. D’un geste mécanique, l’enfant avait sorti Câlin de sa boîte et le berçait en chantonnant: «Dodo, l’enfant Do, l’enfant dormira bien vite, Dodo, l’enfant do, l’enfant dormira bientôt.»